Charles Perrault : quels contes lire, et à quel âge

Beaucoup de parents découvrent Charles Perrault en le lisant à voix haute, et s’arrêtent net au milieu d’une phrase. Dans Le Petit Chaperon rouge, le loup mange la grand-mère, puis mange la petite fille, et le conte se termine là. Aucun chasseur, aucun ventre ouvert, aucune résurrection. Le texte de 1697 est plus dur que tout ce que la culture d’aujourd’hui en a fait, et cette dureté n’est pas un accident : elle est le sujet même du conte.
Ce que contient vraiment le recueil de 1697
Les Histoires ou contes du temps passé rassemblent huit contes en prose, chacun suivi d’une moralité en vers. Le recueil est court, une centaine de pages, et il a fondé à lui seul le conte littéraire français.
Les huit textes sont La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, Le Maître chat ou le Chat botté, Les Fées, Cendrillon, Riquet à la houppe et Le Petit Poucet. Trois autres contes existent, en vers ceux-là : Peau d’âne, Griselidis et Les Souhaits ridicules.
Un point que presque personne ne mentionne : ces contes n’ont pas été écrits pour les enfants seuls. Perrault les publie à soixante-neuf ans, pour la cour de Louis XIV, dans un salon littéraire où l’ironie et le double sens sont la règle. Les enfants les entendaient, les adultes en riaient à un autre étage. Cette double adresse explique la violence, les moralités cyniques, et la modernité étonnante de certains passages.
Perrault, Grimm, Disney : trois versions différentes

La confusion est constante et elle fausse tout. Voici les écarts qui comptent.
Le Petit Chaperon rouge : chez Perrault, la petite fille est mangée, fin. Le chasseur qui sauve tout le monde est une invention des Grimm, plus d’un siècle plus tard. Perrault écrit une histoire de prédation, et sa moralité le dit sans détour : méfiez-vous des beaux parleurs.
Cendrillon : chez Perrault, l’héroïne pardonne à ses sœurs et les marie à des seigneurs de la cour. Chez les Grimm, les sœurs se coupent le talon et l’orteil pour entrer dans la chaussure, et des oiseaux leur crèvent les yeux. Perrault est ici le plus doux des deux.
La Belle au bois dormant : le baiser du prince arrive au tiers du texte. Toute une seconde partie suit, où la mère du prince, une ogresse, veut faire manger la jeune femme et ses enfants. Cette moitié disparaît de presque toutes les adaptations.
Retenez le principe : Perrault n’est ni gentil ni cruel par système. Il est franchement direct.
Le tableau des âges
| Âge | Contes qui passent bien | À éviter pour l’instant |
|---|---|---|
| 3 à 5 ans | Le Chat botté, Cendrillon, Les Fées | Le Petit Poucet, La Barbe bleue |
| 5 à 7 ans | Le Petit Chaperon rouge, La Belle au bois dormant | La Barbe bleue, Peau d’âne |
| 7 à 9 ans | Le Petit Poucet, Riquet à la houppe | La Barbe bleue, sauf enfant très solide |
| 9 ans et plus | La Barbe bleue, Peau d’âne, les moralités | Rien, tout est lisible et discutable |
Ces repères ne sont pas des règles absolues. Un enfant de six ans qui adore avoir peur digère Le Petit Poucet sans broncher, un autre de huit ans fait des cauchemars après le loup. Vous connaissez le vôtre.
De 3 à 5 ans : les contes sans terreur
Le Chat botté est le meilleur départ. C’est une comédie d’escroquerie, menée par un animal malin qui invente un marquis de toutes pièces, terrorise des paysans, dévore un ogre transformé en souris et fait la fortune de son maître. Aucune scène angoissante, un rythme rapide, et un héros que les enfants adorent parce qu’il gagne par la ruse.
Cendrillon fonctionne dès quatre ans, à condition d’accepter les longueurs sur la toilette et les robes. Perrault s’y moque gentiment des mondanités de son époque, et ce second niveau amuse les adultes qui lisent.
Les Fées, très court, oppose deux sœurs : l’une reçoit le don de cracher des fleurs et des perles, l’autre des serpents et des crapauds. C’est une fable morale simple, immédiatement comprise, et le format tient en dix minutes de lecture à voix haute.
De 5 à 7 ans : la peur qui se maîtrise
Le Petit Chaperon rouge pose la seule vraie question de méthode de tout cet article : faut-il lire la fin de Perrault, où l’enfant est dévorée ?
Deux positions se défendent. Lire la version originale, en assumant le choc, puis en parler : le conte devient alors ce qu’il est, un avertissement sur les inconnus qui parlent doucement. Ou lire la version des Grimm, avec le chasseur, en gardant l’originale pour plus tard.
L’expérience de nombreux parents penche pour une troisième voie : lire Perrault, s’arrêter à la fin, laisser le silence, et demander à l’enfant ce qu’il en pense. Les enfants supportent beaucoup mieux la noirceur d’un conte que l’idée qu’on leur cache quelque chose. Ce qui fait peur n’est pas la fin, c’est la fin non discutée.
La Belle au bois dormant se lit très bien à cet âge dans sa première partie. La seconde, avec l’ogresse, peut attendre un an ou deux.
De 7 à 9 ans : Le Petit Poucet, le vrai sommet

C’est le conte le plus riche du recueil, et le plus dur des sept premiers. Des parents abandonnent leurs sept enfants dans la forêt parce qu’ils ne peuvent plus les nourrir. Le plus petit sème des cailloux, puis des miettes. Ils tombent chez un ogre qui veut les égorger. Le Poucet échange les bonnets des garçons contre les couronnes des filles de l’ogre, et l’ogre égorge ses propres filles dans la nuit.
Aucun édulcorant possible : cette scène est le cœur du texte. Elle fonctionne pourtant très bien à partir de sept ou huit ans, parce que le conte est du côté de l’enfant du début à la fin. Le Poucet est le plus petit, le plus faible, celui dont personne n’attend rien, et c’est lui qui sauve tout le monde. C’est exactement ce qu’un enfant de cet âge a besoin d’entendre.
Riquet à la houppe, moins connu, mérite le détour : un prince très laid mais brillant, une princesse magnifique mais stupide, et un pacte. La chute est ironique, et elle ouvre une discussion facile sur ce que valent la beauté et l’intelligence.
À partir de 9 ans : La Barbe bleue et Peau d’âne
La Barbe bleue est un texte d’horreur, sans autre mot. Un homme riche épouse une jeune femme, lui confie les clés, lui interdit une pièce. Elle l’ouvre : les épouses précédentes y sont, égorgées, dans le sang. Il rentre, veut la tuer, ses frères arrivent au dernier moment.
Le texte est court, tendu, et magnifiquement mené. Il fonctionne à partir de neuf ou dix ans, et il produit sur les préadolescents un effet considérable, parce qu’ils reconnaissent la mécanique du prédateur derrière l’homme respectable.
Peau d’âne, en vers, part d’un roi qui veut épouser sa propre fille. Le sujet est traité par le détour du merveilleux, mais il est bien là, et il rend le conte impossible à lire trop tôt. Vers onze ou douze ans, il ouvre une conversation d’une qualité rare.
Les moralités, à lire avec un adulte
Chaque conte se termine par quelques vers de moralité, et c’est la partie la plus déroutante du recueil. Certaines sont cyniques, d’autres franchement datées sur les femmes, la curiosité ou le mariage.
Ne les cachez pas, mais ne les faites pas passer pour des vérités. Elles sont une trace d’époque, et les lire à voix haute avec un enfant de dix ans en disant simplement que Perrault écrivait il y a plus de trois cents ans, et qu’on n’est pas obligé d’être d’accord, vaut mieux que n’importe quelle réécriture.
Faut-il édulcorer ?
La question revient à chaque génération de parents, et la réponse des spécialistes du conte est étonnamment stable depuis cinquante ans : non, et pour une raison précise.
Le conte n’est pas un récit réaliste. L’enfant sait, dès la formule d’ouverture, qu’il entre dans un espace symbolique où l’ogre n’est pas un homme et la forêt n’est pas une forêt. C’est cette distance qui lui permet de traiter des peurs qu’il ne pourrait pas regarder en face autrement : l’abandon, la faim, le prédateur, la mort d’un parent. Un conte adouci ne protège pas l’enfant, il le prive de l’outil.
Ce qui compte n’est donc pas la dureté du texte, mais ce qui l’entoure. Un enfant blotti contre un adulte qui lit à voix haute, dans une chambre éclairée, avec la certitude que le livre va se refermer, encaisse à peu près tout. Le même texte lu seul, sans accompagnement, ou vu en images animées à un âge trop tendre, ne produit pas du tout le même effet.
Deux réserves tout de même. Un enfant très anxieux, ou qui traverse une période difficile, peut ne pas être en état d’absorber Le Petit Poucet : décalez de six mois, ce n’est pas une défaite. Et n’insistez jamais face à un refus. Un enfant qui dit non à un conte sait généralement quelque chose que vous ignorez sur ce qu’il peut porter.
Lire à voix haute : le format qui marche
Un conte de Perrault se lit en dix à vingt minutes. C’est un format parfait pour un rituel du soir, bien plus tenable qu’un chapitre de roman.
Trois conseils de lecture orale. Ralentissez sur les phrases de terreur : la lenteur fait plus d’effet que le volume. Ne commentez pas pendant, commentez après, si l’enfant le demande. Et acceptez la relecture : un enfant qui redemande dix fois Le Petit Poucet est en train de digérer quelque chose, et la répétition fait partie du travail.
Lire à voix haute quinze minutes par soir est aussi l’une des meilleures façons pour un adulte de reprendre goût aux livres. Notre méthode complète pour sortir d’une panne de lecture part exactement de ce principe. Et pour prolonger avec un auteur qui a fait de la cruauté sociale un art du récit bref, voyez les nouvelles de Guy de Maupassant. D’autres sélections par âge sont réunies dans la rubrique littérature jeunesse.