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Stefan Zweig : par où commencer, et quoi lire ensuite

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Stefan Zweig : par où commencer, et quoi lire ensuite

Commencez par Le Joueur d’échecs. Cette nouvelle d’une centaine de pages, dernier livre de Stefan Zweig, contient tout son art en une soirée : un huis clos, une obsession, une tension qui ne retombe pas. Si elle vous tient, passez aux autres nouvelles, puis à son seul roman achevé, à ses mémoires et enfin aux biographies.

Qui était Stefan Zweig : Vienne, l’exil, Petrópolis

Zweig naît le 28 novembre 1881 à Vienne, dans une famille juive et bourgeoise : son père a fait fortune dans le tissu, sa mère est fille de banquier. Il écrit toute sa vie en allemand, traduit Verlaine, Baudelaire et Rimbaud, et compte Romain Rolland, Arthur Schnitzler et Sigmund Freud parmi ses amis.

Sa trajectoire tient en quelques dates, et chacune éclaire les livres :

  • 1922 : Amok paraît, et la célébrité commence. Chaque titre suivant devient un succès de librairie.
  • 1933 : ses livres sont brûlés à Berlin lors d’un autodafé nazi.
  • Février 1934 : après une perquisition de la police autrichienne chez lui, il part pour Londres.
  • 12 mars 1938 : l’Anschluss le prive de sa nationalité, puis il obtient la naturalisation britannique.
  • Été 1940 : il quitte l’Angleterre avec Lotte, sa seconde épouse, pour le Brésil.
  • 22 février 1942 : il met fin à ses jours avec elle à Petrópolis, non loin de Rio de Janeiro.

Ces dates donnent sa couleur à l’œuvre de Zweig. Les nouvelles des années 1920 sont signées par un auteur célèbre, les textes de l’exil par un homme qui regarde s’effondrer l’Europe où il a grandi. Le Joueur d’échecs, écrit au Brésil, garde la trace de cette solitude : Zweig y transpose une habitude de ses derniers mois, rejouer seul les parties des grands maîtres à partir d’un manuel.

Le Joueur d’échecs, une entrée sans risque

Sur un paquebot qui relie New York à Buenos Aires, le champion du monde d’échecs, Mirko Czentović, affronte un groupe d’amateurs contre rémunération. Un inconnu intervient, sauve la partie, puis avoue n’avoir pas touché un échiquier depuis plus de vingt ans. Cet homme, Monsieur B., a été détenu par la Gestapo dans une chambre d’hôtel à Vienne, isolé de tout. Un manuel d’échecs volé l’a sauvé de la folie, avant de l’y pousser.

Le texte se lit d’une traite et réunit les obsessions qui traversent tous les livres de Zweig : l’isolement, la passion qui dévore, l’esprit qui se retourne contre lui-même. La construction est typique, elle aussi. Un narrateur écoute une confession et la rapporte, si bien que le lecteur reçoit l’histoire comme un secret.

La première édition paraît à Buenos Aires le 7 décembre 1942, en 300 exemplaires, près de dix mois après la mort de l’auteur. Avec cette date en tête, le duel final entre le champion glacial et l’homme brisé ne se lit plus de la même façon.

Le texte vous a laissé froid ? Tentez quand même une deuxième nouvelle d’un autre registre avant de trancher.

Terrasse carrelée dominant des collines tropicales verdoyantes dans la lumière douce du petit matin

Le deuxième titre, selon le lecteur que vous êtes

Les nouvelles de Zweig se ressemblent moins que leurs titres ne le laissent croire. Choisissez la suivante d’après ce qui vous a plu dans la première.

Vous avez aimé la tension : Amok

Amok paraît en 1922. Sur un navire qui rentre vers l’Europe, un médecin allemand raconte de nuit ses années en Indonésie et la visite d’une Européenne venue lui demander un avortement discret. Le titre vient du malais amuk, « rage incontrôlable », et Zweig en fait l’image d’une passion qui ne s’arrête plus. C’est le texte le plus sombre du parcours.

Vous cherchez l’émotion : Lettre d’une inconnue

Publiée la même année, dans le même recueil, la nouvelle s’ouvre sur un écrivain viennois qui reçoit, le jour de ses quarante et un ans, la lettre d’une femme dont il ne garde aucun souvenir. Elle l’aime depuis ses treize ans. Lui l’a aimée quelques nuits, puis oubliée. Toute la cruauté tient dans ce déséquilibre. Max Ophüls en a tiré un film en 1948.

Vous aimez le jeu et le désir : Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

Parue en 1927, l’histoire démarre dans une pension de Monte-Carlo, où une cliente s’enfuit avec un jeune homme qui n’a passé là qu’une journée. Une vieille dame anglaise, Mrs C., confie alors au narrateur un épisode ancien de sa vie, lié à un jeune joueur du casino. Si la fièvre du Joueur d’échecs vous a plu, c’est la suite logique.

Vous préférez l’histoire ou le témoignage

Rien n’oblige à passer par la fiction. Un amateur d’essais historiques peut entrer par Fouché ou Marie-Antoinette, un lecteur curieux de l’homme par ses mémoires.

Deuxième étape : les textes longs, où Zweig prend son temps

Deux ou trois nouvelles plus tard, trois livres plus amples vous attendent.

La Confusion des sentiments

Publiée en 1927, cette longue nouvelle est la confession d’un universitaire qui, le jour de ses soixante ans, revient sur le professeur de philologie qui l’a éveillé à la vie de l’esprit. L’étudiant ne comprend pas son maître, tour à tour chaleureux et glacial. La clé, révélée à la fin, tient à un amour entre deux hommes que la morale de l’époque condamnait au silence.

La Pitié dangereuse

Paru en 1939, c’est le seul roman que Zweig ait achevé, et son titre allemand signifie littéralement « l’impatience du cœur ». En 1913, un jeune officier, Anton Hofmiller, se prend de pitié pour Édith de Kekesfalva, fille paralysée d’un riche propriétaire. Elle y voit de l’amour, et l’histoire tourne à la tragédie. Le rythme est plus lent que celui des nouvelles : gardez-le pour le moment où sa manière vous est devenue familière.

Le Monde d’hier

Les mémoires s’ouvrent sur la Vienne de la fin du dix-neuvième siècle, ce que Zweig appelle « le monde de la sécurité », et s’arrêtent à l’entrée en guerre de septembre 1939. Il poste le manuscrit à son éditeur la veille de son suicide. Ne vous attendez pas à des confidences : Stefan Zweig y parle peu de lui et beaucoup de l’Europe qu’il a vue se défaire.

Train de nuit ancien aux voitures vert sombre arrêté sur un quai de gare au crépuscule

Troisième étape : les biographies, des romans vrais

Les biographies comptent parmi ses grands succès de librairie. Zweig n’y raconte pas une vie de façon exhaustive : il cherche le ressort psychologique d’un destin, puis bâtit son récit autour, avec un suspense de romancier.

Joseph Fouché, paru en 1929, suit l’homme politique qui a traversé la Révolution, l’Empire et le retour des Bourbons en changeant de camp au bon moment. Zweig y voit l’archétype de l’homme de coulisses, et le livre éclaire autant l’Europe de 1929 que la France de 1793.

Marie-Antoinette, parue en 1932, porte en allemand un sous-titre révélateur : portrait d’un caractère moyen. Zweig y montre une femme ordinaire jetée dans une situation qui la dépasse, et qui trouve dans le malheur une dignité nouvelle.

Viennent ensuite Érasme, Marie Stuart, puis Magellan en 1938. Ce dernier répond à une question fréquente : Magellan meurt le 27 avril 1521 sur l’île de Mactan, aux Philippines, tombé au combat face aux hommes du roi Lapu-Lapu. Pour une transition plus douce, Les Très Riches Heures de l’humanité réunit des miniatures historiques, ces moments où un destin collectif se joue en quelques heures.

Ce qui fait la marque Zweig

Klemens Renoldner, qui a dirigé la société Zweig de Salzbourg, compte quarante-trois récits ou nouvelles et trois romans, dont deux inachevés. Le format court est donc le cœur de l’œuvre, avec quelques constantes :

  • La passion qui dépossède : aimer, jouer ou apprendre finit en obsession.
  • La confession enchâssée : un narrateur écoute un inconnu et rapporte son récit, comme dans Amok ou Le Joueur d’échecs.
  • La montée en tension : la phrase s’allonge, les reprises s’accumulent, le rythme s’emballe jusqu’à la crise.
  • La psychologie avant l’intrigue : l’essentiel se passe dans la tête du personnage.

Ce dernier point doit beaucoup à Freud, à qui Zweig faisait lire ses nouvelles avant parution. Il ne fait pas pour autant de la psychanalyse illustrée : il saisit ses personnages à l’instant où leur contrôle cède.

À l’inverse des nouvelles de Maupassant, sèches et bâties sur la chute, les nouvelles de Zweig avancent par crescendo. Leur fin compte moins que la montée qui y conduit.

Pile de livres de poche aux tranches unies posée sur un rebord de fenêtre baigné de lumière

Traductions françaises : les trois points à connaître

Le lecteur francophone qui veut lire Stefan Zweig passe par un traducteur, et ce choix pèse lourd chez un auteur dont l’effet repose sur le rythme.

  • Les premières traductions datent de la fin des années 1920. Le recueil Amok paraît en français en 1927, traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac, avec une préface de Romain Rolland. Plusieurs de ces versions ont ensuite été révisées.
  • Zweig est mort en 1942 : selon la règle française des soixante-dix ans après la mort de l’auteur, son œuvre est entrée dans le domaine public en 2013, et plusieurs traductions nouvelles ont paru cette année-là.
  • Les titres varient. Le Joueur d’échecs s’intitule Nouvelle du jeu d’échecs dans certaines versions, plus proche de l’allemand Schachnovelle, et un même titre de recueil ne recouvre pas toujours les mêmes textes.

En pratique, repérez le nom du traducteur et l’année de traduction en début de volume, puis comparez la première page de deux versions. Une traduction qui découpe les longues périodes de Zweig en phrases courtes change la sensation de lecture. Le même piège guette d’autres classiques traduits, comme le montre notre parcours pour lire Jane Austen dans le bon ordre.

Récapitulatif : neuf livres, dans l’ordre conseillé

ÉtapeTitreGenre et temps de lecturePourquoi le lire
1Le Joueur d’échecsNouvelle, une soiréeTout Zweig en un seul huis clos
2AmokNouvelle, une soiréeLa passion comme folie
2Lettre d’une inconnueNouvelle, une soiréeL’amour à sens unique
2Vingt-quatre heures de la vie d’une femmeNouvelle, une à deux soiréesLe jeu, le désir, une confession
3La Confusion des sentimentsLongue nouvelle, deux soiréesUn amour tu entre maître et disciple
3La Pitié dangereuseRoman, une à deux semainesLa pitié comme piège
3Le Monde d’hierMémoires, deux semainesL’Europe d’avant 1914 vue par un exilé
4FouchéBiographie, une semaineLa politique de coulisses
4Marie-AntoinetteBiographie, deux semainesUne femme ordinaire face à l’histoire

Si l’élan retombe en route

Ces livres de Zweig se lisent mieux par séries courtes : deux nouvelles, une pause, puis un texte long. Enchaînés sans respiration, les récits de l’exil finissent par peser. Si plus rien ne prend, notre méthode pour sortir d’une panne de lecture aide à repartir sans se forcer.

Victor Hugo, qui a lui aussi écrit en exil, se lit dans un ordre précis : voyez par où commencer son œuvre. D’autres parcours sont réunis dans la rubrique auteurs.

Votre plan pour entrer dans l’œuvre de Zweig : Le Joueur d’échecs ce soir, une deuxième nouvelle choisie selon votre profil la semaine suivante, et La Pitié dangereuse quand l’envie d’un texte long viendra.