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Jane Austen : par où commencer

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Jane Austen : par où commencer

Jane Austen a publié six romans, ce qui devrait rendre le choix facile. Il ne l’est pas. Deux de ces six livres découragent régulièrement les lecteurs qui les ouvrent en premier, et l’un d’eux, Mansfield Park, provoque des abandons en série. À l’inverse, il existe une porte d’entrée presque infaillible, et un deuxième titre qui décide souvent de la suite : celui qui transforme le lecteur curieux en lecteur pour la vie.

Ce que Jane Austen fait vraiment, et qu’on n’attend pas

Le malentendu de départ vient du cinéma. Les adaptations ont installé l’image de romans sentimentaux en robes empire, avec des bals et des demandes en mariage. Les bals existent. Le reste est faux.

Austen écrit d’abord une comédie sociale féroce. Son sujet, c’est l’argent : combien rapporte une propriété, ce qu’une jeune fille sans dot peut espérer, ce qu’un cadet de famille doit accepter. Le mariage y est un contrat économique décrit avec une froideur qui surprend. Les couples se forment, oui, mais après un inventaire précis des rentes.

Son outil, c’est l’ironie. Elle ne juge presque jamais un personnage directement : elle le laisse parler, et la bêtise apparaît toute seule. Cette technique, où la voix du narrateur se glisse à l’intérieur des pensées d’un personnage sans prévenir, s’appelle le discours indirect libre. Austen n’en est pas l’inventrice, mais elle en fait le premier usage systématique du roman anglais, et cinquante ans avant Flaubert.

Ce que ça implique pour le lecteur : si vous ne sentez pas l’ironie, vous lisez un roman sentimental plat. Si vous la sentez, vous lisez une des œuvres les plus drôles de la littérature.

Palier 1 : Orgueil et Préjugés

Roman ouvert posé sur un plaid, tasse de thé fumante à côté

Publié en 1813, c’est le roman le plus lu, et pour une fois la sagesse populaire a raison. Il réunit tout ce qui fait Austen, dans sa version la plus accessible.

La première phrase donne immédiatement le ton et le contrat de lecture : une vérité universellement reconnue veut qu’un célibataire fortuné cherche une épouse. Cette phrase est un piège ironique. Ce n’est pas le célibataire qui cherche une épouse, ce sont les mères du voisinage qui le décident pour lui. Tout le livre tient dans ce décalage.

L’héroïne, Elizabeth Bennet, est vive, insolente, et se trompe. Le lecteur se trompe avec elle, ce qui est la vraie prouesse du roman : Austen construit une méprise que le lecteur épouse, avant de lui montrer, sans jamais le prendre de haut, tout ce qu’il n’a pas voulu voir.

Comptez trois cents cinquante pages, un rythme rapide, des dialogues qui claquent. C’est le titre qui décide si l’auteur vous parle ou pas.

Palier 2 : Persuasion

Si Orgueil et Préjugés a fonctionné, le deuxième titre ne doit surtout pas être un doublon. Persuasion, dernier roman achevé, publié après la mort de l’autrice en 1817, est exactement le contraire du premier.

Anne Elliot a vingt-sept ans, ce qui la rend presque vieille selon les critères de l’époque. Huit ans plus tôt, elle a renoncé à l’homme qu’elle aimait parce que son entourage l’en a persuadée. Il revient, riche, et il ne lui pardonne pas.

Le roman est court, mélancolique, automnal. La légèreté des salons a disparu, remplacée par le regret d’une vie qu’on n’a pas osé vivre. Beaucoup de lecteurs de longue date le tiennent pour le sommet de l’œuvre, et la lettre que Wentworth écrit à la fin est probablement la plus belle page qu’Austen ait signée.

Deux romans, deux tons opposés : après ce doublé, vous savez ce que vous aimez chez elle.

Palier 3 : Emma

Le roman le plus construit, et le préféré des lecteurs techniques. Emma Woodhouse est riche, oisive, sûre d’elle, et passe son temps à arranger les mariages des autres, avec une incompétence spectaculaire.

La difficulté tient à ce que le lecteur voit tout à travers ses yeux. Or Emma se trompe sur à peu près tout, du début à la fin. Le roman devient alors un jeu : repérer les indices que l’héroïne ne veut pas voir, et qui pourtant sont là, sur la page, en clair. Une seconde lecture d’Emma est une expérience complètement différente de la première, ce qui est rare.

Quatre cent cinquante pages, un rythme plus lent, très peu d’action. C’est le roman qui exige le plus d’attention, et qui récompense le plus l’attention qu’on lui donne.

Palier 4 : Raison et Sentiments, puis Northanger Abbey

Étagère de bibliothèque avec des romans reliés en tissu et une fenêtre en arrière-plan

Raison et Sentiments, premier roman publié en 1811, oppose deux sœurs, l’une qui contient tout, l’autre qui affiche tout. Le dispositif est un peu plus mécanique que dans les livres suivants, les ficelles se voient. C’est un très bon roman, ce n’est pas le meilleur.

L’Abbaye de Northanger est le cas particulier. C’est une parodie des romans gothiques à la mode dans les années 1790, avec ses châteaux, ses passages secrets et ses jeunes filles terrorisées. L’héroïne, Catherine, a trop lu ces livres et voit des crimes partout. Le comique repose largement sur la connaissance du genre parodié, que plus personne n’a. C’est pour cette raison qu’il faut le lire tard : quand on connaît le style Austen, on rit du procédé même sans connaître les modèles.

Palier 5 : Mansfield Park, et pourquoi il faut le garder pour la fin

Le roman qui divise le plus. Fanny Price est pauvre, recueillie par une famille riche, timide, effacée, moralement inflexible. Elle ne fait presque rien pendant tout le livre. Elle observe, elle souffre, elle se tait.

Pour un lecteur qui vient d’Orgueil et Préjugés et attend une héroïne mordante, c’est une douche froide. Beaucoup abandonnent. Pourtant, c’est le roman le plus grave, le plus politique aussi, avec en arrière-plan la fortune coloniale qui finance le train de vie de la famille, un sujet que le livre effleure sans jamais le développer, et que la critique moderne a beaucoup discuté.

Il se lit très bien quand on a intégré la manière d’Austen. Ouvert en premier, il tue net l’envie de continuer.

L’ordre en un tableau

OrdreRomanVolumePourquoi ici
1Orgueil et Préjugés350 pagesLa porte d’entrée, l’ironie à son plus accessible
2Persuasion250 pagesLe contrepoint mélancolique, court et bouleversant
3Emma450 pagesLa construction la plus fine, exige de l’attention
4Raison et Sentiments350 pagesSolide, un peu mécanique
5L’Abbaye de Northanger250 pagesLa parodie, savoureuse une fois le style acquis
6Mansfield Park450 pagesLe plus grave, le plus exigeant, jamais en premier

Les inachevés et les textes de jeunesse

Trois textes existent en marge des six romans, et ils ne servent à rien tant qu’on n’a pas lu au moins trois des grands.

Lady Susan est un court roman par lettres, écrit très tôt, où l’héroïne est une manipulatrice sans scrupules qui se sert de sa propre fille. Le contraste avec les héroïnes des six romans est saisissant : ici, Austen ne cherche à racheter personne. Le texte est bref, très drôle, et il montre une autrice de vingt ans déjà maîtresse de son ironie.

Sanditon et Les Watson sont inachevés. Le premier, interrompu par la maladie qui l’emportera à quarante et un ans, se déroule dans une station balnéaire naissante et s’attaque à la spéculation immobilière et aux hypocondriaques. Le ton y est plus mordant, presque satirique. Ce fragment donne une idée troublante de ce qu’aurait été un septième roman.

Les écrits de jeunesse, enfin, sont des parodies féroces écrites entre douze et dix-sept ans. Ils ne sont pas à mettre entre les mains d’un débutant, mais ils règlent une question que beaucoup se posent : l’ironie d’Austen n’est pas venue avec l’âge, elle était là dès le départ.

Le piège des traductions

C’est le point le plus négligé, et il change tout. Les traductions anciennes, dont certaines circulent encore largement, lissent l’ironie, coupent des passages, et transforment une comédie mordante en bluette. Une phrase où Austen se moque devient une phrase neutre. Le lecteur referme le livre en se demandant où est le génie.

La règle : vérifiez le nom du traducteur et l’année. Les traductions récentes, celles publiées depuis les années 2000 dans les collections de classiques annotées, restituent le mordant. Une édition avec préface et notes vaut largement le détour, parce que beaucoup de plaisanteries reposent sur des codes sociaux disparus, et qu’une note de trois lignes suffit à les rendre drôles.

Ce qui bloque, et comment le débloquer

Le premier obstacle est le rythme lent. Il ne se passe rien pendant vingt pages, puis une réplique fait basculer une réputation. Il faut accepter que l’action se joue dans les conversations.

Le second est la galerie de personnages secondaires. Austen en aligne beaucoup, et les noms se ressemblent. Notez les trois ou quatre principaux sur un bout de papier lors des cinquante premières pages : au-delà, tout se met en place seul.

Le troisième est l’attente d’une romance. Si vous venez pour l’histoire d’amour, vous serez servi, mais vous passerez à côté du vrai sujet. La romance est la structure du livre, pas sa matière.

Si le rythme lent vous décourage complètement, le problème n’est peut-être pas l’autrice mais le moment : notre méthode pour sortir d’une panne de lecture explique comment reprendre sans se forcer. Pour un contemporain qui joue lui aussi sur les tensions familiales et sociales, essayez notre guide sur les romans de Virginie Grimaldi. D’autres parcours d’auteurs sont réunis dans la rubrique auteurs.